Mercredi 6 juin. Cinquième et dernière soirée oxymore de l’année scolaire. Cette fois-ci, elle était intégrée dans le programme d’un mercredi spécial pour clore tous ensemble l’année à l’internat avant les départs en vacances échelonnés.

Aperçu des épreuves

Calcul mental :

Un train part de Poitiers à 12h22 et arrive à Paris à 17h24, ayant eu, durant le trajet, neuf arrêts d’une durée totale de 1h02. La distance de Paris à Poitiers est de 336km. Quelle est la vitesse du train, en km/h ?

Culture générale :

Dans quelle ville se trouvera plus haute tour du monde ?

Déclamation :

Tu seras un homme mon fils (Kipling)

Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie

Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir

… alors… tu seras un homme, mon fils !

Tristesse (Musset)
Le panache (Edmond Rostand)

Ah ! le panache ! Voilà un mot dont on a un peu abusé, et sur le sens duquel il faudrait bien qu’on s’entendît. Qu’est-ce que le panache ? Il ne suffit pas, pour en avoir, d’être un héros. Le panache n’est pas la grandeur, mais quelque chose qui s’ajoute à la grandeur, et qui bouge au-dessus d’elle. C’est quelque chose de voltigeant, d’excessif et d’un peu frisé. Si je ne craignais d’avoir l’air bien pressé de travailler au Dictionnaire, je proposerais cette définition : le panache, c’est l’esprit de la bravoure. Oui, c’est le courage dominant à ce point la situation qu’il en trouve le mot. Toutes les répliques du Cid ont du panache, beaucoup de traits du grand Corneille sont d’énormes mots d’esprit. Le vent d’Espagne nous apporta cette plume ; mais elle a pris dans l’air de France, une légèreté du meilleur goût. Plaisanter en face du danger, c’est la suprême politesse, un délicat refus de se prendre au tragique ; le panache est alors la pudeur de l’héroïsme, comme un sourire par lequel on s’excuse d’être sublime. Certes, les héros sans panache sont plus désintéressés que les autres, car le panache, c’est souvent, dans un sacrifice qu’on fait, une consolation d’attitude qu’on se donne. Un peu frivole peut-être, un peu théâtral sans doute, le panache n’est qu’une grâce ; mais cette grâce est si difficile à conserver jusque devant la mort, cette grâce suppose tant de force (l’esprit qui voltige n’est-il pas la plus belle victoire sur la carcasse qui tremble ?) que, tout de même, c’est une grâce que je nous souhaite.

Discours du préfet des études

« Soyez de dignes héritiers ! »

Messieurs,

Pour cette dernière soirée oxymore de l’année, je voudrais vous raconter une histoire. Il était une fois, un homme qui possédait de nombreuses propriétés. Cet homme avait deux fils. Lorsqu’il fut vieux, il appela ces deux fils et leur dit : « Mes enfants, votre père vieillit et va bientôt devenir impotent. Pour être sûr que vous m’assisterez jusqu’à ma mort, j’ai décidé de vous léguer petit à petit mes biens. Chaque jour, vous viendrez visiter votre père sénile, et à chaque visite, je vous remettrai une partie de mes propriétés. » Ainsi fut fait. Chaque jour, les deux fils venaient visiter leur père et repartaient avec un titre de propriété. Seulement, ces titres étaient étranges : un jour, c’était un cadre, un autre jour, un mur, ou une poignée de porte, ou un bout de plafond. Le plus jeune fils se dit : « Ces visites m’ennuient ; elles m’apportent des choses qui ne me servent à rien ! Qu’ai-besoin d’un bout de mur ? Cela ne sert à rien ! » Et il arrêta de visiter son père. L’aîné, lui, persévéra. Un jour, le père mourut. Le fils aîné rassembla ses titres de propriété et vit que, mis bout à bout, ils constituaient plusieurs grands châteaux. Le fils cadet, ayant méprisé les parcelles de propriétés, n’avait rien du tout : obnubilé par l’utilité immédiate, il avait négligé le fabuleux héritage que voulait lui léguer son père.

Cette histoire est celle de vos études. L’année scolaire qui s’achève ne nous dispense pas de réfléchir au sens de vos études. Le patrimoine du père représente les trésors de sagesse, de science et d’humanité accumulés par les générations passées. Vous en êtes les héritiers, et vous recevez cet héritage par les visites quotidiennes, c’est-à-dire par un travail persévérant. Si vous juger de votre étude selon son utilité immédiate, vous serez comme le fils cadet : des dépossédés, des ignares, des hommes vides et creux. Mais si vous persévérez, alors vous verrez plus tard les fruits de votre travail apparemment inutile sur le moment.

Messieurs, la première leçon de cette histoire est celle-ci : dans vos études, la question de l’utilité est proscrite. Le fameux « à quoi ça sert ? » n’a pas sa place dans votre scolarité. Le slogan « cette matière ne sert à rien » est inepte et ridicule. Vos études n’ont pas l’objectif de vous donner des choses utiles – car en effet, on peut très bien vivre, ou du moins survivre, sans aller à l’école. Elles ont pour mission de former votre esprit, de faire de vous ce que les anciens appelaient « un honnête homme », c’est-à-dire un homme libre, suffisamment cultivé pour ne pas être manipulable, un homme profond, suffisamment instruit pour ne pas être une feuille morte emportée par le courant, un homme droit, suffisamment éduqué pour savoir mener une vie audacieuse et cohérente.

La deuxième leçon, la voici : vous êtes des héritiers et devez vivre vos études comme tel. Un adage médiéval dit : « nous sommes des nains juchés sur des épaules de géants : si nous voyons plus de choses que nos anciens, ce n’est pas à cause de la perspicacité de notre vue, ni de notre grandeur, c’est parce que nous sommes élevés par eux. » Appuyez-vous sur l’héritage de sagesse accumulé par les générations passées. Cela vous élèvera. L’école a justement pour mission de votre transmettre ce précieux patrimoine. Ne le négligez pas !

Pour finir, je vous propose une devise. Une prestigieuse école a pour devise : « ils s’instruisent pour vaincre ». Votre devise pourrait être : « ils se vainquent pour s’instruire ». Messieurs, soignez vos études ; messieurs, soyez de dignes héritiers.

 

Oxymore 5

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